Cryptonazisme de Martin Heidegger
L'indéboulonnable statue du Philosophe vacille sur son piédestal.
«On», cet «on» contre la dictature duquel le bon Martin s'est si souvent insurgé, «on» nous a d'abord effrayé: Il était adhérent au NSDAP de 1933 à 1945; puis plus fort, parce qu'après tout, personne n'est tenu de n'être jamais lâche, «on» nous a montré qu'il n'était pas simplement adhérent par nécessité, mais par conviction, et qu'il enjoignait ses étudiants à suivre de toute leur âme ce Führer sans lequel le peuple allemand n'avait pas de destin. Tout cela relève du fait, «on» est honnête parfois, et Heidegger lui-même reconnaît dans une phrase fameuse qu'il a commis en 1933-34 une "grande bêtise" dont il s'est repenti en démissionnant de son poste de recteur et en donnant des cours discrètement critiques vis-à-vis du régime.
À ce point, «on» pourrait disserter longuement sur la possibilité ou l'impossibilité de séparer le philosophe de ses engagements, son comportement de sa pensée, ou ses actions de ses principes. «On» ne peut cependant pas se contenter de si peu, certains risquant de villipender l'homme pour mieux absoudre le philosophe, «on» doit montrer que la philosophie de Martin Heidegger est empreinte de nazisme jusqu'à la moëlle.
Divers ouvrages s'y attachent, dont par exemple celui de E. Faye, qui va jusqu'à suggérer que le pauvre Martin — pauvre misère! — fût l'auteur de certains discours de Hitler, qu'il servît d'idéologue du parti, et que ses œuvres dussent être éliminées sans plus tarder des rayons philosophie. «On» se réjouit de l'imminent autodafé salvateur, qui, sapant Heidegger, fera s'écrouler d'un coup l'édifice érigé par ses héritiers déconstructivistes, post-modernes et psychologisants, et nous libèrera, qui sait, des relents que 68 laisse traîner encore, comme «on» le sait et le regrette, presque quarante années plus tard.
Savante manœuvre de la guerre idéologique, faisant suite aux assauts néo-philosophiques de la fin des années 70 contre la pensée sartro-bourdieusienne: Il fallait discréditer toute philosophie capable d'équiper l'individu des concepts permettant de penser sa situation, et partant, retirer ainsi tout fondement à sa révolte, latente ou concrétisée en engagement; il convient maintenant de poursuivre ce travail de désarmement mental: L'individu ayant été dépossédé de la bombe atomique — les pensées "situationnistes" — on prendra soin de lui interdire tout programme nucléaire. À force de penser et de philosopher, l'individu ne risque-t-il pas de reconstruire lui-même une philosophie de l'émancipation? Le danger existe en effet. Alors sus aux philosophes, sus à Heidegger! Et que Nietzsche se le tienne pour dit, qui a bien têté du nazisme aussi avec son surhomme, son tour viendra!
Censurons donc Heidegger. Un allemand censuré, personne ne s'en plaindra, un auteur exigeant et difficile, personne ne protestera, et pour un anti-citadin forcené, terré dans une cabane de la Forêt-Noire, qui lèvera le petit doigt?
Mais laissons là les hypothèses gratuites sur les mobiles des chasseurs-de-nazis-en-manque-d'autodafés. Il est des cas qui, pour être bien plus pathologiques ressortissent du même souci et discréditent en eux-même toute tentative de diabolisation de Heidegger. C'est ainsi que certains théoriciens, supputant un sous-texte nazi dans les pages de Heidegger, imaginent que des groupes de gens "au parfum" se réunissent pour faire l'exégèse des Holzwege au lieu de lire Mein Kampf comme le tout-venant nazillon. Car voyez-vous, Heidegger était si intellectuellement supérieur qu'il a poursuivi après la Guerre la publication de ses ruminations, en prenant garde de voiler son nazisme sous une prose absconse.
Outre que l'hypothèse est absurde — des bouts de phrase surinterprétables sont éparpillés dans l'œuvre de Heidegger, mais où est la pensée articulée qu'un théoricien du nazisme aurait cachée et dont le corpus tiendrait sur plus qu'un papier à cigarette? — elle révèle surtout la schizophrénie de certains anti-nazis, qui voient partout la bête immonde: Comme leurs adversaires, ils fabriquent de toutes pièces une théorie du complot et suggèrent que le nazisme noyaute le corps des professeurs de philosophie, via les "heideggeriens". Voilà qui rappelle un air trop bien connu: le Juif est l'Ennemi caché, l'Ennemi de l'intérieur, d'autant plus dangereux qu'il nous ressemble!
Pas plus que ceux qui veulent tout prouver par les Protocoles des Sages de Sion, nos spécialistes ne reculent pas devant le ridicule d'assertions toujours plus farfelues, étayées par une logique infalsifiable: La preuve du sous-texte de Heidegger, c'est que personne n'y a vu que du feu! Et à propos de feu, il faut savoir que c'est en commentant le poème de Hölderlin der Ister commençant par "Viens maintenant, feu!" que Heidegger lui-même a déclenché l'Holocauste. Si ma bonne dame, puisque «on» vous le dit!
Laissons.
Je n'ai qu'une chose à dire aux démembreurs de philosophes: Merci!
Merci de porter à l'attention du grand public un philosophe aussi vivifiant, aussi dérangeant, aussi brûlant que Martin Heidegger, qui sans vous resterait cantonné aux bancs des universités. Grâce à vous, grâce à Faye, grâce aux disciples illuminés que ses ratiocinations encouragent, et grâce à l'agitation due à l'outrance des insinuations, Heidegger gagne des lecteurs, ces temps-ci, des gens dangereux certainement, qui veulent vérifier par eux-même et vont se laisser contaminer. De futurs nazis n'en doutons pas!
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