L'espéranto et son -isme
Quelques heures pour commencer à déchiffrer un texte...
Du temps que je n'avais pas d'autre soucis qu'étudier, la fantaisie m'a pris de jeter un œil aux langues artificielles. Ça s'inscrivait bien dans mes intérêts pour la linguistique, et complétait agréablement la lecture de la Recherche de la langue parfaite d'Umberto Eco, et d'autres ouvrages touchant à Leibniz. D'innombrables langues artificielles existent, aussi me suis-je la plupart du temps contenté d'une lecture superficielle de leur grammaire, assortie de quelques exemples de phrases venant en sus du canonique notre père.
Toutefois, il y a aussi cette langue fameuse, l'espéranto, dont la rumeur trottait dans ma tête depuis qu'un ami de mes parents l'avait évoquée, quand j'avais dix-douze ans. J'y ai consacré moins que le temps qu'il eût fallu; Tolstoï raconte qu'apprendre l'espéranto ne lui a coûté que deux heures. Il en faut bien plus pour le parler ou l'écrire, mais ma foi, pour commencer à déchiffrer les traductions d'Alice au pays des Merveilles et de la République de Platon, cela peut suffire.
Voilà donc une utopie qui tient ses promesses, pensais-je. Quelques années plus tard, je franchis le seuil d'un club d'espéranto, et très vite, je devins capable de le parler. Une utopie qui marche, oui, mais pas de miracle! Malgré ses qualités l'espéranto exige pour sa maîtrise un peu de travail tout de même. Du travail, certes, mais si peu par rapport à l'apprentissage de l'italien ou de l'espagnol, sans parler d'une langue morte, de l'allemand, de l'anglais, ou d'une langue non indo-européenne!
Eh bien, si l'espéranto est si facile, pourquoi personne ne le parle?
Belle question. Claude Piron, ex-traducteur de l'Organisation Mondiale de la Santé donne d'intéressantes réponses (et démonte savamment les critiques à l'encontre de cette langue). Je me permettrais d'avancer ma propre théorie.
Ce qui coince, ce n'est pas l'utopie (la langue universelle), ni une façon de la réaliser (l'espéranto) mais l'utop-isme (l'espérant-isme).
La langue espéranto est un outil, et il est en état de servir qui veut bien se donner la peine d'en lire le mode d'emploi. On trouve des cours d'espéranto partout sur le net. Mais cette langue est aussi l'incarnation d'une utopie qui a dégénéré en -isme. Les utopies sont dangereuses parce qu'il en sort des -ismes dont l'intransigeance justifie toutes les abominations, toutes les luttes au nom de la plus haute Vérité, toutes les guerres de religion, tous les procès de Moscou, et toutes les querelles fratricides entre chapelles d'extrême gauche, entre fractions écologistes, ou, en leur temps, entre les droites françaises, incapables former ensemble un parti.
Il y a dans le concept même de l'utopie un désir de pureté qui est déjà pathogène. La réalisation de l'utopie a une dimension désacralisante que les utop-istes ne peuvent guère supporter; une utopie qui prend corps quitte les sphères éthérées du monde des idées pour s'empesantir des souillures de notre monde. C'est pourquoi rendre possible, concrétisable, bref, incarner, instancier, hypostasier une utopie, appelez ça comme vous voudrez, cela touche au sacrilège, et partant, allume les plus vives passions.
Aussitôt que s'ouvre un chemin permettant de réaliser une utopie, des armées d'utop-istes se lèvent pour défendre leur chère vieille lune dans sa pureté la plus éclatante, sachant bien, ou feignant d'ignorer que cette pureté a pour prix le maintien de l'utopie dans le monde des idées. Ainsi, l'utop-iste a une peur panique de voir son utopie se réaliser, et fera tout ce qui est en son pouvoir pour, paradoxalement, empêcher cette réalisation. Un mécanisme de défense qui, en prime, justifie l'être-au-monde de l'utop-iste, qui n'aurait plus de raison d'être si son utopie venait à se concrétiser! Quelle soulagement pour apparachiks, pendant des dizaines d'années, que de savoir la fin de l'Histoire toujours aussi lointaine, elle qui ferait d'eux des inutiles!
À vrai dire, la fascination pour la pureté de l'utopie va bloquer sa réalisation par un autre mécanisme que celui qui consiste à critiquer le sacrilège du concret. Pour défendre la pureté de leur utopie, les utop-iste vont rapidement devoir préciser en quoi cette pureté consiste, et là, croyez-moi, un autre démon sort de sa boîte: Le démon du détail, celui de la chicane et de l'ergoterie, qui fait qu'on se dispute encore aujourd'hui entre catholiques et orthodoxes à propos d'un mot, d'un seul petit mot comme «filioque». Dans ces débats tétrapilotomiques, tel le rayon solaire tombant sur le prisme, la belle utopie, qui était pure parce qu'unique, parce que faisant un avec l'Un, la pure utopie, la Vérité supérieure, va se diffracter en un arc-en-ciel d'utopies encore plus pures, encore plus vraies, encore plus intransigeantes, encore plus inconciliables entre elles et encore plus éloignées de toute réalisation possible.
Comment naquit l'espérant-isme, et comment il fit échouer une vraie possibilité de réaliser l'idée de langue universelle
L'événement qui fit muter l'utopie de la langue universelle en espérantisme stérile et muré dans son monde, propre à rebuter parfois les nouveaux adeptes, le schisme fondateur, le cataclysme cosmique, ce fut la constitution par le monde universitaire, de la délégation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale dans la foulée de l'Exposition Universelle tenue à Paris en 1900.
Inutile de préciser que les espérantistes d'aujourd'hui disent pis que pendre de cet organisme, bien qu'il seraient officiellement ravis qu'une telle délégation se constituât de nos jours pour donner une caution scientifique sérieuse à leur cher idiome. Imaginez! Dans cette assemblée se côtoyaient des noms illustres, comme le chimiste Wilhelm Ostwald, le linguiste Otto Jespersen, ou le mathématicien et philosophe Louis Couturat, spécialiste du grand précurseur de Zamenhof quant à l'idée de langue universelle, Leibniz. Bref, la fine fleur de la science!
Ces beaux esprits siégèrent finalement au Collège de France en 1907 et conclurent que, décidément, la science au moins avait besoin d'un langage commun, que par ailleurs l'espéranto fournissait un excellent candidat, non exempt de critiques toutefois, et qu'il convenait de l'améliorer un peu.
Il n'en fallait pas moins pour qu'aussitôt des fondamentalistes poussent en chœur ce cri d'effroi: «Sainte horreur! Des hérétiques veulent toucher au Fundamento de Zamenhof!»
Ça y est, la division était semée, le capital — Hachette, avec ses droits exclusifs — poussait derrière l'espéranto orthodoxe, tandis que l'académie prônait un espéranto réformé, bientôt rebaptisé Ido, allant ainsi à l'encontre de la masse des disciples de Zamenhof, qui n'avaient pas attendu l'avis des savants, et de toute façon, n'entendaient pas s'en laisser compter.
Un beau gaspillage en vérité. La Délégation, émanation du corps universitaire international, rassemblant la crème de la science avait pourtant quelque légitimité pour débattre de la meilleure façon de réaliser l'utopie de Leibniz et de tant d'autres. Si elle eût été suivie, elle aurait pesé très sérieusement pour l'établissement d'un standard linguistique dans le domaine scientifique, et le dépassement de la malédiction de Babel, achevé dans le domaine du savoir aurait conquis le monde des affaires puis les autres sphères de l'activité humaine...
Mais laissons là ce doux rêve. La réalité est que les deux partis ont perdu.
D'abord, la querelle a enterré toute chance réelle de propager à moyen terme une langue universelle qui s'impose par la raison plutôt que par des rapports de force.
Ensuite, Les espérantistes se sont calfeutré dans leur ghetto linguistique, dans des positions jusqu'au-bout-istes, dans une haine de toute idée de réformette de leur langue — l'Académie Française est une sacrée bande d'anarchistes en comparaison —, et enseigent aux petits nouveaux un cathéchisme incroyablement révisioniste quant à cet épisode de la Délégation, où l'on veut croire que Couturat (et ses sbires Leau, de Beaufront, Jespersen) ont louvoyé et manigancé, tissant patiemment la trame de leur sombre complot pendant sept ans, avant de planter un coup de poignard dans le dos de Zamenhof en 1907.
Enfin la Délégation, non suivie, a péréclité, donnant elle-même naissance à un nouveau foisonnement de langues que personne ne parlera jamais.
4 Kommentare:
bonjour fho,
tres interessant article, qui va certainement susciter un certain nombre de commentaires explicatifs de la part d esperantistes ! pour n en faire qu un rapide, je dirais qu expliquer le non succes de lesperanto par le schisme avec lido il z a 100 ans, c est un peu leger ! desole pour les accents, jecris en direct de laeroport de Ljubljana, de retour du Congres europeen d esperanto, qui a lieu cette semaine a maribor, slovenie
Bonjour,
Article bien écrit et certainement applicable à bien des domaines, mais franchement, les difficultés actuelles de l'espéranto sont d'un autre ordre et relèvent des difficultés de tout groupe minoritaire de se faire entendre aujourd'hui. Ajouter à cela l'amateurisme des espérantistes et la situation actuelle prend des allures bien plus prosaïques qu'utopistes !
Ciao,
François Bartsch
La démocratie a été aussi l'objet de bien des critiques et de bien des déviations. Cela continue d'ailleurs.
Toutes ces imperfections n'empêchent que, à la suite de Churchill, je la préfère à toute autre forme de gouvernement.
Votre analyse est juste, et n'épuise cependant pas le sujet.
La démocratie est aujour'hui aux prises avec les intégrismes. Ce n'est pas parce qu'elle a échoué à remplir les promesses (non tenues) du socialisme incarné que je vais abandonner la démocratie libérale....je chercherai seulement à la faire évoluer.
Les malheurs passés de l'espéranto ne mempêcheront pas de croire que c'est le seul candidat possible actuellement pour améliorer la communication démocratique en Europe...
je nes suis qu'un espérantiste débutant, mais un vieil européen...
Bonjour fho,
Merci pour votre article qui a clarifié mon ressenti après quelques années d'études de l'espéranto.
C'est probablement dû au fait que j'ai appris cette langue très tardivement : je n'ai jamais pu m'intégrer dans l'utopisme ambiant. Je me définis comme "esperantemulo" et non comme "esperantisto".
Ce que vous mettez en scène, c'est le "noyau" qui veut régenter : mais peut être le roi se meurt-il dans une "espérantie" où ... bien que le portail "Gangalo" ait arrêté son activité, que des difficultés financières touchent certains groupes, "tout va très bien, Madame la Marquise..." : un congrès universel réunit plus de 2000 âmes.
Le problème n'est pas tant celui du "non succès de l'espéranto" que celui de son "inutilité" au quotidien. Quel argument puis-je donner à des amis pour qu'ils apprennent l'espéranto. Pourront-ils commercer, trouver un emploi, voyager partout dans le monde avec l'espéranto ?
Il est donc naturel que l'on préfère investir 1500 heures à l'apprentissage de l'anglais au lieu de 150 heures dans une langue si peu pratiquée.
Reste-t-il un mince espoir dans la boîte de Pandorre ? Que la majorité des personnes favorables à l'espéranto (correspondant à l'écart entre le million de personnes supposées parler la langue et les quelques dizaines de milliers qui sont espérantistes), entrant en contact via internet et créant spontanément des réseaux contribue, d'une façon plus libre et dynamique à l'usage de l'espéranto.
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